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Société

Le carburant servi au compte-gouttes à N’Djaména

Depuis plusieurs jours, de nombreuses stations-service de N’Djaména sont à l’arrêt, tandis que celles qui fonctionnent sont prises d’assaut. Pénurie de carburant ou simple perturbation de distribution ? L’Autorité de régulation du secteur pétrolier aval du Tchad (ARSAT) écarte toute rupture de stock. Sur le terrain, pourtant, les automobilistes et les motocyclistes peinent à s’approvisionner.

Ce mercredi, à Moursal, dans le 6ᵉ arrondissement de N’Djaména, deux clients en viennent aux mains dans une station-service. À l’origine de l’échauffourée, une banale querelle de priorité. Chacun veut être servi avant l’autre. Coincés au bout d’une longue file d’attente, sous un soleil de plomb, les deux hommes finissent par perdre patience.

Cette scène illustre le quotidien de nombreux N’Djaménois depuis plusieurs jours. Les files d’attente s’allongent et l’affluence augmente dans les stations encore opérationnelles. À certaines pompes, les motocyclistes ne peuvent acheter que pour 3 000 FCFA de carburant, contre 15 000 FCFA pour les automobilistes.

Les conséquences dépassent les seules difficultés d’approvisionnement. Les tarifs du transport urbain augmentent et les petites activités économiques dépendantes du carburant tournent au ralenti. Pour de nombreuses personnes, la capitale semble se diriger vers une nouvelle pénurie. Mais l’ARSAT défend une autre lecture de la situation.

L’ARSAT écarte l’hypothèse d’une pénurie

Face aux inquiétudes et aux spéculations, l’autorité de régulation se veut rassurante. Selon son responsable de la communication, Moussa Tahir Mahamat Abbalah, les difficultés observées ne traduisent pas une rupture de stock, mais relèvent notamment d’un phénomène psychologique et de dysfonctionnements dans la distribution. « C’est un effet psychologique. Le fait de voir 5, 10 ou 15 personnes en attente dans une station fait croire qu’il y a un manque. Et les spéculations vont bon train », explique-t-il.

Concernant les stations à l’arrêt, il précise que certaines ne disposent pas de leurs propres citernes pour s’approvisionner directement auprès de la raffinerie. Elles dépendent donc de stations plus importantes. Lorsque ces dernières ne les livrent plus, leur activité se retrouve paralysée, sans que cela signifie nécessairement une rupture générale des stocks. Le responsable déplore également les achats en grandes quantités de certains consommateurs, qui réduiraient les disponibilités pour les autres usagers.

L’ARSAT assure par ailleurs que les travaux de maintenance annoncés à la raffinerie de Djermaya, du 15 octobre au 30 novembre 2026, ne devraient pas perturber la distribution. Des stocks auraient été constitués pour compenser la baisse attendue de la production durant cette période.

Au-delà des difficultés actuelles, l’autorité pointe aussi des pratiques frauduleuses dans le secteur. Certains distributeurs détourneraient des volumes destinés au marché national vers des pays voisins, où les produits pétroliers seraient vendus à des prix plus élevés. L’ARSAT affirme travailler à identifier ces réseaux, qu’elle accuse de contribuer à la création de pénuries artificielles afin de provoquer une hausse des prix chez les petits détaillants. Des accusations qui soulèvent une question essentielle : comment garantir un approvisionnement régulier si les mécanismes de distribution échappent, en partie, au contrôle des autorités ?

Une circulaire du ministère des Mines, du Pétrole et de la Géologie, datée du 9 septembre 2026, a également annoncé la suspension, jusqu’à nouvel ordre, du traitement des demandes et de l’octroi de nouvelles autorisations de construction et d’exploitation de stations-service à N’Djaména et dans ses environs. Le document ne précise ni les motifs de cette décision ni ses conséquences pour les stations déjà en activité. Il intervient néanmoins dans un contexte qui remet en lumière les difficultés d’organisation du secteur pétrolier aval.

Le paradoxe pétrolier tchadien

Lorsque le Tchad a commencé à exploiter son pétrole en 2003, l’on était loin d’imaginer que le pays rencontrerait de telles difficultés pour approvisionner son propre marché. Vingt-trois ans plus tard, malgré la mise en service de la raffinerie de Djermaya en 2011, le pays continue de recourir aux importations de produits pétroliers pour compléter son approvisionnement.

Alors que la capacité théorique de la raffinerie est annoncée à 20 000 barils par jour, sa production serait tombée sous les 14 000 barils quotidiens, selon l’agence ECOFIN. Un niveau qui ne suffirait pas à couvrir l’ensemble des besoins nationaux.

Le rapport mensuel de l’ARSAT pour août 2026 fait état de 12,68 millions de litres de gazole, de 8,37 millions de litres d’essence et de 5,58 millions de kilogrammes de gaz de pétrole liquéfié (GPL) importés.

Le Cameroun demeure le principal fournisseur. Il a livré 9,29 millions de litres de gazole, 8,28 millions de litres d’essence et la totalité du GPL importé. Ces produits transitent notamment depuis Douala et Limbé vers le point d’entrée de Kouteré.

Le Nigeria a, pour sa part, fourni 3,39 millions de litres de gazole et 90 000 litres d’essence, acheminés depuis Lagos, Kano ou Maiduguri par les corridors de Daboua ou de Bongor. Quant au Niger, aucune importation n’a été enregistrée au cours de la période considérée.

Pour réduire cette dépendance, le Tchad envisage la construction d’une seconde raffinerie en partenariat avec l’Algérie. Mais la concrétisation d’un tel projet nécessitera du temps. En attendant, les difficultés d’approvisionnement continuent de peser sur les consommateurs et les activités économiques.

Le Niger offre un point de comparaison intéressant. Malgré des réalités socio-économiques comparables sur certains aspects, le pays transforme son pétrole brut localement et exporte des produits raffinés vers ses voisins. Les prix à la pompe y sont également plus bas. 499 FCFA le litre de super et 618 FCFA celui de gazole, contre respectivement 700 et 800 FCFA au Tchad.

Après plus de deux décennies d’exploitation pétrolière, une interrogation persiste : quels bénéfices concrets les Tchadiens tirent-ils de cette richesse pour leur approvisionnement quotidien mais aussi des investissements liés aux exportations ?

Car au-delà des chiffres de production et des volumes importés ou exportés, une réalité s’impose dans les rues de N’Djaména : se procurer du carburant est devenu, pour de nombreux usagers, une épreuve de patience. Dans un pays producteur de pétrole, cette situation pose une question de fond sur la transformation locale, la gestion des stocks et l’efficacité de la distribution.

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